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Corps fané d’espoir

Catalina Patiño 8 août, 2017


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J’ai fait l’inventaire. S’il meurt, je n’aurai qu’un blender, une lampe et une chaise pour m’asseoir sur un trottoir et attendre mon tour. Je croyais que la mort était loin de nous, de moi, mais elle s’approche à grand pas. Depuis deux ans, je me bats contre ce corps qui ne cesse de se dessécher. A Buenos Aires, je suis tombée malade. Au début, je pensais que c’était une simple crève d’hiver qui voulait m’empêcher de profiter du séjour avec ton frère. Je lui ai vite fait comprendre qu’aucune maladie ne viendrait contrarier mes plans de parcourir la ville. Arrivée à Bogota, la situation s’est empirée. Étendue sur mon lit, je ne pouvais plus l’ignorer. Chaque bouffée d’air qui descendait par ma trachée me compressait la poitrine. Je sentais chaque inspiration flétrir mes poumons, comme si mes alvéoles s’étaient froissées à jamais. J’avais vraiment du mal à respirer.

Je me suis toujours battue et relevée. J’ai même souvent recommencé de zéro. Mais aujourd’hui, c’est différent. Mon corps n’est plus en état de reprendre la course. Il me ralentit, m’affaiblit, m’amoindrit. Il ne suit plus la cadence effrénée de mes désirs inassouvis. Il refuse de se mettre au travail alors que nous avons tout à accomplir. Si demain mon compagnon meurt, je n’aurais plus d’endroit où vivre ni assez de force pour m’en procurer un. S’il meurt, je serai à la rue avec mon blender, ma lampe et ma chaise. Je déplore ce dépouillement forcé que je me suis infligé pour démontrer aux autres que comme toi, j’étais capable de me détacher du matériel. Quel mensonge ! Mes biens me manquent. Je n’ai plus rien. Juste un vieux corps fané qui se crispe à la moindre exigence physique hors de sa portée. Il est devenu lent et capricieux. Je n’arrive plus à l’asservir. Après des années de soumission, il se rebelle pour de bon. Il ne s’agit plus de ses frêles réactions sporadiques face à des journées de travail interminables. Je me rappelle encore ces poussées eczémas qu’il parsemait le long de mes bras et jambes quand je m’acharnais à redresser mon restaurant en faillite. Il avait même disséminé à l’intérieur de ma bouche des zones aphteuses qui m’empêchaient d’avaler le moindre morceau de nourriture, mais au fond, ce n’était pas si grave, car le plus important c’était de nourrir mes trois enfants. Or, aujourd’hui, mon corps n’encaisse plus ces outrances habituelles.

Hier matin, il m’a enfin autorisé une ballade au parc. Prise au piège, je me suis adossée contre un arbre puis j’ai pleuré. J’ai pleuré mes absences. J’ai pleuré tous ces années à lutter à contre-courant pour démontrer aux autres que j’étais bien meilleure. J’ai pleuré mes échecs. J’ai pleuré mes meubles. J’ai pleuré ma solitude. J’ai pleuré cette course affolée vers la réussite que je me suis toujours imposée. J’ai pleuré ton père auquel j’ai toujours fait porter le poids de mon désarroi. J’ai pleuré la vie. J’ai pleuré mes mains tremblantes. J’ai pleuré ma vieillesse.

Ce matin, en me réveillant, j’ai senti de nouveau mes poumons se remplir d’air frais.

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Catalina Patiño

Optimiste, je poursuis mon chemin :)

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