La mélasse virtuelle du confinement

La mélasse virtuelle du confinement (jour #3)

Mon esprit pataugeait dans l’étendue marécageuse de mes pensées. Tandis que le virus menait sa traque silencieuse à la recherche des transgresseurs de lois, je planais du regard sur une des dernières zones humides de Bogota, vestiges invisibles du lac fondateur. Confinée au cinquième étage d’un vieil appartement, j’entendais les murmures d’un virus en cavale qui devait couper court à mes fangeuses balades. Un matin, fin avril, je reçus le coup de fil d’une amie qui m’alerta de l’endurance du Corona virus. Le lendemain, je quittais le marais bogotanais pour me rendre dans le vignoble ribeauvillois. Dès mon arrivée en France, je senti le besoin de poursuivre l’écriture du journal d’une confinée. Je n’étais pas la seule à vouloir retranscrire cette expérience, d’autres s’étaient déjà livrés avant moi. 

Depuis le début de l’enfermement forcé, une seule et même ratatouille nous a été servie : celle de l’oisif à la recherche de reconnaissance sur les réseaux sociaux. Des créations didactiques en tout genre dégoulinent sur nos écrans. Les plus fervents nous assènent leurs illuminations moralisatrices sous forme de vidéos à rallonge. Les plus distrayants diffusent des clips TikTok. Pour ma part, je contribue au bourrage de cette cyber-gamelle par l’étalage de mes chroniques intimes. 

Ce mets succulent sera garni par la suite des épisodes hebdomadaires de mon podcast et autres vidéos délirantes. Sur les réseaux, je compte dispatcher des bouchées d’autocomplaisance pour satisfaire des convives habitués à des fils d’actualité de plus en plus psychotiques. Si le confinement devait s’étaler sur plusieurs mois, je rassasierai régulièrement mes commensaux d’une bonne mélasse autobiographique. Des histoires à caractère personnel se mélangeront à des réflexions inconsciemment engagées. Un ragoût de faits réels cuits dans un imaginaire typiquement colombien, qui viendra s’ajouter au menu de l’épanchement mondial.

Depuis un mois déjà, la Terre se heurte à notre besoin d’expression tandis qu’elle tente humblement l’expérience du repos. De gigantesques armoires à serveurs la sollicitent sans relâche pour la diffusion à outrance de vidéos d’apéro et de tutos. Le système tire profit de notre désœuvrement pour accabler la Terre d’une surabondance de divertissement. L’ennui ouvre la porte à la créativité. Le lien social tient au partage collectif de notre expérience d’enclavement. Encore une fois, la Terre paie l’addition, mais cette fois-ci, le Covid-19 régale l’abattement.

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