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Un avenir en briques

Catalina Patiño 21 août, 2017


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Je calcule. Depuis que j’ai appris à le faire, ça me passionne. On peut inventer tout un monde rien qu’avec des chiffres, pas besoin d’être économiste ou statisticien pour spéculer. C’est comme les briques de Lego, on les emboîte, les ôte, les regroupe et les divise pour créer des univers imaginaires; même quand on n’a pas assez de pièces, on se paye des baraques de rêve. Un matin, j’ai déployé toutes mes briques sur une feuille excel pour mieux les piocher avant de les assembler. J’ai dispatché quelques euros par-ci pour avoir un nouvel ordi, quelques autres par là pour partir en Inde puis quelques derniers pour faire le tour du monde. Il faudrait juste que je gagne un peu plus, que je consomme un peu moins et que je prenne les pièces coincées dans le bac à congés pour rendre réelles mes créations.

Submergée par le jeu de construction, j’ai saisi mon taux horaire de rémunération pour mieux comprendre mes dépenses. Mais comme c’est toujours plus marrant de jouer avec les pièces d’un autre, j’ai piqué le bac de mon mari. Alors qu’il dégustait son petit-dej, je lui ai expliqué qu’il s’apprêtait à passer 7 heures au travail : la première ne lui suffirait pas payer son loyer journalier, la deuxième couvrirait entièrement ce poste budgétaire mais il lui faudrait une heure supplémentaire pour prétendre avoir du courant, prendre douche chaude et surfer sur le net. Avec sa quatrième heure, il payerait la mensualité du crédit et la cinquième sa nourriture. Il lui resterait alors deux heures à dépenser à sa guise ! Il était dégoûté de boire son café tiède à cause de mon blablatage farfelu. Il avalait chaque cuillère de son porridge en espérant que je passe à un autre thème, quitte à l’agacer avec mes questionnements récurrents sur la vie de couple. Mais je me suis acharnée à modéliser sa vie avec les maigres briques colorées d’un avenir prometteur.

Il est musicien sur son temps libre et rêveur sur son temps mort. Quand qu’il neutralise la fatigue infligée par son travail alimentaire, il compose des textes et des chansons. Sa guitare, son casque et le reste de son matos ne valent pas trois briques. Dans notre appart qui lui sert de studio, il extirpe ses pensées destructrices à chaque morceau enregistré. Il gratte sur ses années de retard, il fredonne sur son vieux refrain d’être minable, il braille sur son manque de talent. Il s’aventure sur des sentiers périlleux sillonnés d’abîmes que des années de résignation ont recouverts de plantes toxiques et des bêtes sauvages. Malgré son vertige et sa phobie des bestioles, il affronte ce gouffre existentiel dont il ressort ravagé. Il passe alors des heures à se remettre du voyage. Plongé dans son hamac, il se noie des après-midi entières dans la quiétude du plafond sans être perturbé par l’intranquillité de sa femme. Aucune pièce de légo ne pourrait édifier la plénitude de ces heures mortes à ne rien faire. Il sait que son avenir dépend plus de son courage que des briques qu’il pourrait récupérer sur le marché du travail.

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Catalina Patiño

Optimiste, je poursuis mon chemin :)

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